
Jusqu'au moment où le dictateur qui consumait la dernière année de sa vie les rappela à l'ordre. Malgré ses manies morbides, l'ironie ne lui était pas étrangère, il souriait souvent à travers sa moustache. Ils ne voulaient pas venir à lui? Il vint à eux. La montagne qui surplombait l'étroit vallon où se cachait leur maison résonna d'explosions. Préparait-on la construction d'un barrage qui porterait son nom? Un lac artificiel créé en sa gloire? Une ligne de haute tension qui, selon sa décision, éclairerait des villages reculés? Ou bien révélait-on un gisement qui lui serait dédié? Ils savaient seulement que, quelle que fût la nature de ces travaux, l'ombre du maître de l'empire était là.
Des éclats de roc, après chaque déflagration, surgissaient au-dessus de la crête, puis dévalaient la pente, tantôt pour se figer dans l'enchevêtrement du sous-bois, tantôt pour scinder la surface lisse du courant. Certains blocs s'immobilisaient à quelques mètres à peine de la palissade qui protégeait la maison. En voyant un nouvel obus de pierre, l'homme et la femme sursautaient, ouvraient instinctivement les bras comme s'ils pouvaient empêcher cette chute bondissante qui cassait les troncs, arrachait de larges loques d'humus…
Quand les explosions se turent, ils se regardèrent et eurent le temps de se dire qu'on n'avait pas découvert leur présence et que donc l'endroit était vraiment sûr, ou que peut-être (ils n'osaient pas le croire) on allait enfin accepter leur vie clandestine et criminelle… La dernière salve ne ressembla pas aux précédentes, ils crurent entendre un écho égaré qui avait pris du retard. Le pan de rocher qui se détacha de la crête était aussi différent – plat, arrondi et, eût-on dit, silencieux. Sa chute fut presque muette.
