Le hasard voulut que les explosions ne reprennent plus. L'homme et la femme qui recevaient chaque jour de silence comme un don de Dieu ou du destin ne savaient pas qu'on n'avait plus besoin de lacs artificiels car celui à qui on les dédiait venait de mourir.


La nouvelle de la mort de Staline leur serait apportée, trois mois après, par cette femme aux cheveux blancs, à la démarche souple et jeune, aux yeux qui ne jugeaient pas. Seule à connaître leur refuge secret. Plus qu'une amie ou une parente. Elle viendrait à la nuit tombante, les saluerait et passerait quelques secondes à caresser la surface du granit dont la présence dans leur maison n'étonnerait plus les époux et semblerait à l'enfant aussi naturelle que le soleil à la fenêtre ou l'odeur fraîche du linge accroché derrière le mur. Le mot «pierre» serait l'un des premiers qu'il apprendrait.


C'est de cet enfant sans doute que j'ai hérité la peur et la douloureuse tentation de nommer. Cet enfant porté par la femme aux cheveux blancs qui, en fuyant dans la nuit, faisait tout son possible pour qu'il ne devine pas. Elle y parvint, au début, avant la traversée d'un étroit pont suspendu au-dessus du courant. L'enfant sommeillait, les yeux ouverts, et ne paraissait pas surpris. Il reconnaissait la tiédeur du corps féminin, la forme et la résistance des bras qui le serraient. Malgré l'obscurité, l'air avait la même senteur que d'habitude, l'agréable acidité des feuilles mortes. Même les montagnes devenues noires et les arbres bleuis par la lune ne l'étonnaient pas: souvent, la violence du soleil semblait noircir ainsi, à midi, le sol et le feuillage autour de leur maison.



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