Cette nuit-là, la même femme serra dans ses dents le col de sa chemise et le transporta sur le petit pont qui leur tendait les pièges de ses lattes cassées. S'affalant au milieu de la broussaille, elle eut le temps d'étouffer le cri de l'enfant. Il se débattit une seconde puis se figea, effrayé par une sensation toute neuve: la main de la femme tremblait. À présent silencieux, il regardait le monde se briser en objets qu'il pouvait nommer et qui, nommés, lui faisaient mal aux yeux. Cette lune, une sorte de soleil glacé. Ce pont qui ne portait plus aucun secret de bonheur. L'odeur de l'eau qui n'évoquait plus la fraîcheur des mains maternelles. Mais surtout cette femme assise dans le noir, le visage anxieux tendu vers une menace.

Il se souvint que toute leur promenade qui avait débuté bien avant le coucher du soleil n'était qu'un lent glissement vers ce monde fissuré par l'étrangeté et la peur. Ils avaient marché d'abord dans la forêt, en montant, en descendant, d'un pas trop rapide pour une balade ordinaire. Le soleil avait décliné sans attendre le sourire du père. Puis la forêt les avait poussés vers un espace vide et plan, et l'enfant, n'en croyant pas ses yeux, avait vu plusieurs maisons alignées le long d'un chemin. Avant, il n'y avait au monde qu'une seule maison, la leur, cachée entre le courant et le flanc boisé de la montagne. La maison unique comme le ciel ou le soleil, imprégnée de toutes les senteurs que répandait la forêt, liée au jaunissement des feuilles qui recouvraient son toit, attentive aux changements des lumières. Maintenant, cette rue bordée de maisons! Leur multiplication blesse la vue, provoque une douloureuse nécessité de réagir… Le mot «maison» se forme dans la bouche de l'enfant en laissant un goût fade, creux.



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