Ils passent un long moment dans une cour déserte, derrière une haie, et quand l'enfant s'impatiente et articule «maison» pour dire qu'il veut rentrer, la femme le serre contre elle et l'empêche de parler. Par-dessus son épaule, il parvient à apercevoir un groupe d'hommes. Leur apparition le laisse dans une incompréhension totale. Inconscient, il dit: «Les gens…» Le mot qu'il avait entendu à la maison, prononcé toujours avec un léger flottement d'angoisse. Les gens, les autres, eux… Il les voit maintenant, en chair et en os, ils existent. Le monde s'élargit, grouille, détruit la singularité de ceux qui l'entouraient avant: la mère, le père, la femme aux cheveux blancs. En disant «les gens», il croit commettre quelque chose d'irrémédiable. Il ferme les yeux, les rouvre. Les gens qui disparaissent au bout de la rue sont tous pareils dans leurs vestes et pantalons sombres, chaussés de leurs longues bottes noires. Il entend la femme respirer profondément.


C'est dans la nuit, après la traversée du petit pont suspendu, que les mots l'agressent, le forcent à comprendre. Il comprend que ce qui manquait aux maisons du village où ils viennent de voir «les gens», c'était le grand disque de pierre. Ces maisons étaient vides, leurs portes bâillaient et aucun éclat de mica ne brillait dans la pénombre de leurs pièces. Soudain, un doute surgit: et si la maison n'avait pas besoin de ce roc gris en son milieu? Et si leur maison n'était pas une vraie maison? Les conversations des adultes qu'il gardait dans sa mémoire comme une simple cadence se hérissent de mots. Il comprend, par bribes, ces paroles retenues malgré lui. L'histoire de la pierre, de son apparition, de sa force… Ils en parlaient souvent. Donc, tout cela n'aurait pas dû être: même ce geste de la mère qui, le soir, fixait une bougie dans cette longue fissure sur la tranche du roc.

La vie de sa famille lui paraît tout à coup très fragile face à ce monde menaçant où les maisons se passent de disque de granit et où les habitants, portant tous des bottes noires, disparaissent dans une rue qui ne finit nulle part.



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