Mais elle n’est pas plutôt séparée de la branche maternelle et de sa tige verdoyante, que tout ce que des hommes et du ciel elle avait reçu de faveurs, de grâce et de beauté, elle le perd. La vierge qui laisse cueillir la fleur dont elle doit avoir plus de souci que de ses beaux yeux et de sa propre vie, perd dans le cœur de tous ses autres amants le prix qu’auparavant elle avait.


Qu’elle soit méprisée des autres, et de celui-là seul aimée à qui elle a fait de soi-même un si large abandon…

Quel plus touchant, quel plus saisissant tableau que celui d’Angélique perdue sur le rivage d’une île déserte, à l’heure où la nuit tombe:


Quand elle se vit seule, en ce désert dont la vue seule la mettait en peur, à l’heure où Phébus, couche dans la mer, laissait l’air et la terre dans une obscurité profonde, elle s’arrêta dans une attitude qui aurait fait douter quiconque aurait vu sa figure, si elle était une femme véritable et douée de vie, ou bien un rocher ayant cette forme.


Stupide et les yeux fixés sur le sable mouvant, les cheveux dénoués et en désordre, les mains jointes et les lèvres immobiles, elle tenait ses regards languissants levés vers le ciel, comme si elle accusait le grand Moteur d’avoir déchaîné tous les destins à sa perte. Elle resta un moment immobile et comme attérée, puis elle délia sa langue à la plainte et ses yeux aux pleurs.


Elle disait «Fortune, que te reste-t-il encore à faire pour avoir rassasié sur moi tes fureurs et assouvi ta vengeance?…

Arioste n’est pas seulement le poète de la grâce et de l’émotion douce. Il a, quand il le faut, des accents âpres et mâles pour dépeindre les sanglantes mêlées, les assauts vertigineux, les cités croulant sous la flamme. Ses guerriers, même les moins intéressants, sont dessinés avec une vigueur, avec une maestria superbe. Écoutez-le parler de Rodomont escaladant les murs de Paris:



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