
Enfin arriva le jour du tirage, et mon pauvre Bernard, plus mort que vif, s’en alla tirer le billet de l’urne. 19? Ah! madame, quand nous vîmes ce malheureux numéro, je sentis mon cœur défaillir, et je serais tombée à la renverse au milieu de la salle où se faisait le tirage, si mon père ne m’avait pas soutenue. Bernard s’avança vers nous:
«Eh bien! ma pauvre Rose-d’Amour, dit-il tout pâle, c’est fini: je vais partir.
– Tu vas partir, lui répondit assez rudement mon père, mais tu ne vas pas mourir. Allons, donne-lui le bras et ramène-la à la maison».
Quel retour! Il me semblait voir Bernard pour la dernière fois. Vous auriez cru assister à un enterrement.
«Encore s’il était borgne ou bossu! disait toujours mon père, qui faisait semblant de rire pour secouer notre tristesse. Mais non, ce gaillard-là est droit comme un I, il est joli garçon, il ferait trois lieues à l’heure: jamais le gouvernement ne voudra s’en priver pour toi, ma pauvre enfant.»
Le soir, on délibéra dans les deux familles sur ce qu’il fallait faire.
III
Bernard et moi nous assistions au conseil.
«Ah! dit le père Bernard, il est bien dur de travailler toute sa vie et d’amasser avec beaucoup de peine quatre ou cinq mille francs pour en faire cadeau au gouvernement ou n’importe à qui, quand on est vieux et quand on ne peut plus travailler.»
Mon père, qui était là, ne répliqua rien. Comme il n’avait pas de dot à me donner, il était trop fier pour engager les parents de Bernard à faire donner un remplaçant à leur fils. Ce fut la mère de Bernard qui répondit à son mari.
