Comme les parents de Bernard étaient riches et avaient dans leur maison trois locataires qui payent chacun cent francs, il aurait été facile de trouver un remplaçant à mon pauvre Bernard; car si l’argent est bien précieux aux pauvres gens, encore vaut-il mieux donner son argent que ses enfants. D’ailleurs, cette année-là, les remplaçants étaient fort chers, vous vous en souvenez, madame: c’était en 1840, et l’on disait chez nous que ceux qui partiraient cette année-là seraient tués à la guerre comme au temps du grand Napoléon, et qu’il n’en échapperait pas un sur dix, et que ceux qui reviendraient dans leurs foyers seraient estropiés à jamais.


Quand on nous dit tout cela, et que les remplaçants coûteraient au moins trois mille francs pièce, la somme était si grosse qu’elle fit reculer les parents de Bernard, et qu’il fut résolu qu’on s’en remettrait au hasard, et qu’on ne prendrait aucune précaution contre le mauvais numéro. Je ne sais pas ce que pensa Bernard; mais il fit bonne contenance devant moi et me dit: «Rose-d’Amour, compte sur moi comme je compte sur toi, et ne crains rien. S’il faut partir, je partirai, je resterai sept ans en Afrique, ou en Allemagne, ou en Italie; mais dans le pays où l’on m’enverra, je ne penserai qu’à toi, je n’aimerai que toi, et si tu m’aimes encore dans sept ans nous serons heureux tout comme aujourd’hui, foi de Bernard!» Je le crus sur parole, mais je ne pus m’empêcher de pleurer. Sept ans! Hélas! madame, quand on est jeune et qu’on aime, sept ans, c’est la vie entière.


Parmi les larmes, je ne pus m’empêcher de dire: «Ah! la maudite conscription!» Sur quoi mon père, le vieux Sans-Souci, me dit en me prenant sur ses genoux: «Mon enfant, c’est la loi. Ce n’est pas nous qui l’avons faite, mais que veux-tu? c’est la loi… Et après tout, Bernard, s’il y a guerre, tu reviendras peut-être colonel, ou général, ou maréchal comme au temps de l’autre.»


Pauvre père! il cherchait à me consoler, mais je voyais bien sa tristesse qui était peut-être plus forte que la mienne parce que les vieilles gens désespèrent aisément de tout; les jeunes, au contraire, croient toujours que le bon Dieu va venir à leurs secours.



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