Tu es toujours de l’avis de tout le monde, tu ne contraries personne, tu es gaie comme un chardonneret, et si mes camarades pouvaient te voir et t’entendre tous les jours comme je te vois et t’entends, ils seraient tous amoureux de toi. Quand tu leur parles, je sens quelque chose qui me serre le cœur, et quand tu les regarde avec ces yeux bleus qui sont si beaux qu’il n’y en a de pareils à la ronde, j’ai des envies de me jeter sur eux et de leur arracher un par un tous les cheveux de la tête… Et toi, Rose-d’Amour, comment m’aimes-tu?»


Je répondais à mon tour:


«Mon bon Bernard, mon cher Vire-loup, je t’aime comme je peux, c’est-à-dire de toutes mes forces.


– Ce n’est pas assez», disait Bernard.


Et nous commencions une dispute qui n’était pas près de finir, et qui valait toujours quelque chose à Bernard, car les disputes d’amoureux ne vaudraient guère si elles ne finissaient par un raccommodement, et le raccommodement par un baiser.


Pardonnez-moi, madame, de vous dire tout cela et de vous ennuyer de tous ces détails. Hélas! c’est le temps le plus heureux de ma vie, et il me semble, lorsque je vous le raconte, boire dans la même tasse un reste de crème qu’on aurait oublié par mégarde. Mais ces temps heureux allaient finir.


Quand Bernard eut vingt ans et moi dix-sept, nos parents pensèrent à nous marier. Le vieux Sans-Souci commençait à s’inquiéter de nos amours, pourtant si innocentes, et, n’eût été la conscription, il nous aurait mariés tout de suite; mais vous savez ce que c’est que la conscription, et comme elle dérange souvent la vie la mieux réglée et les projets les mieux établis. Pouvais-je épouser Bernard pour le voir s’enrôler six mois après, prendre le sac et le fusil, et passer sept ans aux pays lointains? Il fut donc décidé que nous attendrions ce terme fatal avant de nous marier.


Ce n’est pas sans délibérer beaucoup qu’on prit cette résolution.



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