Assis en face de lui, HervéJoncour, une cigarette éteinte aux lèvres, écoutait, immobile. Comme huit ansplus tôt, il laissait cet homme lui réécrire posément son destin. Sa voix luiarrivait faible et claire, rythmée par les gorgées périodiques d’anisette. Sanss’interrompre, pendant de longues minutes. La dernière chose qu’elle dit fut

— Il n’y a pas le choix. Sinous voulons survivre, il faut aller là-bas.

Silence.

Verdun, accoudé à son comptoir,leva les yeux vers les deux autres.

Baldabiou tenta de trouverencore une gorgée d’anisette, dans le fond de son verre.

Hervé Joncour posa sa cigarettesur le bord de la table avant de dire

— Et il est où, exactement,ce Japon ?

Baldabiou leva sa canne de joncen l’air et la pointa par-delà les toits de Saint-Auguste.

— Par là, toujours toutdroit. Dit-il.

— Jusqu’à la fin du monde.

9

En ce temps-là, le Japon était,effectivement, à l’autre bout du monde. C’était une île faite d’îles et quiavait vécu pendant deux cents ans complètement séparée du reste de l’humanité,refusant tout contact avec le continent et interdisant l’accès à tous lesétrangers. La côte chinoise était à près de deux cents milles, mais un décretimpérial avait veillé à la rendre plus éloignée encore, empêchant sur toutel’île la construction de bateaux à plus d’un mât. Selon une logique à samanière éclairée, la loi n’interdisait pas, d’ailleurs, de s’expatrier :mais elle condamnait à mort ceux qui tentaient de revenir. Les commerçantschinois, hollandais et anglais avaient essayé maintes fois de rompre cetisolement absurde, mais ils n’étaient parvenus qu’à mettre en place un réseaude contrebande périlleux et fragile. Ils y avaient gagné peu d’argent, beaucoupd’ennuis et quelques légendes, bonnes à vendre dans les ports, le soir. Là oùils avaient échoué, allaient réussir, par la force des armes, les Américains.En juillet 1853, le Commodore Matthew C. Perry entra dans la rade de Yokohama àla tête d’une flotte moderne de bateaux à vapeur et remit aux Japonais unultimatum qui « souhaitait » l’ouverture de l’île aux étrangers.



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