— Je ne peux pas.

— Pourquoi ?

— Parce que dans deux joursma permission est terminée, je dois rentrer à Paris.

— Carrière militaire ?

— Oui. C’est ce que monpère a décidé.

— Ce n’est pas un problème.

Il prit Hervé Joncour avec luiet l’emmena chez son père.

— Savez-vous quic’est ?

— Mon fils.

— Regardez mieux.

Le maire se laissa aller contrele dossier de son fauteuil de cuir, et commença à transpirer.

— Mon fils Hervé, qui dansdeux jours remontera à Paris, où l’attend une brillante carrière dans notrearmée, si Dieu et sainte Agnès le veulent.

— Exact. Sauf que Dieu estoccupé ailleurs et sainte Agnès déteste les militaires.

Un mois plus tard, Hervé Joncourpartit pour l’Egypte. Il voyagea sur un bateau qui s’appelait l’Adel.Dans les cabines arrivait l’odeur des cuisines, il y avait un Anglais quidisait s’être battu à Waterloo, le soir du troisième jour on vit des dauphinsluire à l’horizon comme des vagues ivres, à la roulette le seize n’arrêtait pasde sortir. Il revint deux mois plus tard – le premier dimanched’avril, à temps pour la grand-messe – avec des milliers d’œufsmaintenus par de la ouate dans deux grandes boîtes en bois. Il avait des tasdes choses à raconter. Mais ce que Baldabiou lui dit, quand ils se retrouvèrentseuls, ce fut

— Parle-moi des dauphins.

— Les dauphins ?

— La fois où tu les as vus.C’était ça, Baldabiou.

Personne ne savait quel âge il pouvaitavoir.

8

— Pas toute laterre, dit doucement Baldabiou, pas toute, en versant deux doigts d’eaudans son verre d’anisette.

Nuit d’août, passé minuit. Àcette heure-là, d’habitude, Verdun avait déjà fermé depuis longtemps. Leschaises étaient renversées, alignées, sur les tables. Son comptoir, il l’avaitnettoyé, et le reste aussi. Il n’y avait plus qu’à éteindre les lumières, et àfermer. Mais Verdun attendait : Baldabiou était en train de parler.



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