
Pour ses habitants, Gaïa n’était pas un concept lointain. On pouvait la voir. On pouvait lui parler. Pour la joindre, il suffisait de grimper six cents kilomètres. Un voyage formidable, mais une distance concevable. Voilà qui mettait le paradis à portée de ceux qui avaient le cran d’effectuer l’ascension. Elle recevait en moyenne une visite par millénaire.
Prier Gaïa était inutile : elle n’avait pas le temps d’écouter tous ceux qui étaient en elle ; l’aurait-elle eu qu’elle ne les aurait pas écoutés davantage : elle ne daignait s’adresser qu’à des héros. Déesse de chair et de sang, ses os étaient la terre, massifs étaient ses cœurs, caverneuses ses artères et c’est de son propre lait qu’elle nourrissait les siens. Un lait peut-être pas toujours doux mais toujours abondant.
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À l’époque où sur Terre s’édifiaient les pyramides, Gaïa prit conscience des changements qui s’opéraient en elle. C’est dans le noyau que se trouvait localisé le centre de sa conscience. Toutefois, à l’instar des dinosaures terriens, son cerveau était décentralisé pour permettre aux fonctions les plus prosaïques de s’exercer avec une relative autonomie. Une telle disposition évitait à Gaïa d’être submergée par les détails. Elle avait parfaitement fonctionné pendant fort longtemps. Disposés à la couronne de son vaste anneau, douze cerveaux satellites avaient chacun la responsabilité d’une région. Tous reconnaissaient la suzeraineté de Gaïa ; dans les premiers temps, à vrai dire, il eût été difficile de considérer ces cerveaux vassaux comme séparés d’elle-même.
