
Mais le temps était son ennemi. Familière de la notion de mort, elle en connaissait intimement tous les procédés et tous les stratagèmes ; elle ne la craignait pas. Il y avait eu un temps où elle n’existait pas et elle savait que reviendrait un temps analogue. Voilà qui divisait nettement l’éternité ; en trois parties égales.
Elle n’ignorait pas que les Titans étaient sujets au vieillissement – elle avait entendu trois de ses sœurs dégénérer dans le délire et les fantasmes séniles avant de se taire à tout jamais. Mais elle ignorait de quelle manière son corps vieillissant la trahirait. Un homme soudain étranglé par ses propres mains n’aurait pas été plus surpris que Gaïa lorsque l’un de ses cerveaux annexes se mit à résister à sa volonté.
Trois millions d’années de pouvoir ne l’avaient guère préparée à l’art du compromis. Peut-être aurait-elle pu vivre en paix avec ses cerveaux satellites si elle avait daigné prêter l’oreille à leurs griefs. Mais d’un autre côté, deux de ses régions avaient sombré dans la folie tandis qu’une troisième manifestait une malveillance qui ne valait guère mieux. Cent ans durant, la grande roue de Gaïa vibra des contrecoups de la guerre. Ces batailles épiques faillirent bien la disloquer complètement et se traduisirent par des pertes énormes parmi ses créatures, aussi impuissantes que peuvent l’être des Hindous face aux divinités du mythe védique.
Nulle silhouette titanesque n’avait parcouru la courbure de l’anneau en lançant des éclairs et en renversant des montagnes. Dans ce combat les dieux étaient les régions elles-mêmes. La raison disparut tandis que le sol s’ouvrait et que les flammes tombaient des rayons. Des civilisations vieilles de cent mille ans furent balayées sans laisser de traces et d’autres retombèrent dans la barbarie.
Les douze régions de Gaïa étaient trop entêtées, trop méfiantes pour s’unir contre elle. Son alliée la plus sûre était la zone d’Hypérion ; son plus implacable ennemi : Océan. Ces deux territoires étaient voisins. Ils furent l’un et l’autre dévastés avant que la guerre ne se mût en une trêve armée.
