
– Voler son travail à quelqu'un est une très mauvaise action, me dit avec raison monsieur Saito.
J'étais désolée de voir s'interrompre si vite une carrière prometteuse. En outre, se posait à nouveau le problème de mon activité.
J'eus une idée qui parut lumineuse à ma naïveté: au cours de mes déambulations à travers l'entreprise, j'avais remarqué que chaque bureau comportait de nombreux calendriers qui n’étaient presque jamais a jour, soit que le petit cadre rouge et mobile n'eût pas été avancé à la bonne date, soit que la page du mois n'eût pas été tournée.
Cette fois, je n'oubliai pas de demander la permission:
– Puis-je mettre les calendriers à jour, monsieur Saito?
Il me répondit oui sans y prendre garde. Je considérai que j'avais un métier.
Le matin, je passais dans chaque bureau et je déplaçais le petit cadre rouge jusqu'à la date idoine. J'avais un poste: j'étais avanceuse-tourneuse de calendriers.
Peu à peu, les membres de Yumimoto s'aperçurent de mon manège. Ils en conçurent une hilarité grandissante.
On me demandait:
– Ça va? Vous ne vous fatiguez pas trop à cet épuisant exercice?
Je répondais en souriant:
– C'est terrible. Je prends des vitamines.
J'aimais mon labeur. Il avait l'inconvénient d'occuper trop peu de temps, mais il me permettait d'emprunter l'ascenseur et donc de me jeter dans la vue. En plus, il divertissait mon public.
A cet égard, le sommet fut atteint quand on passa du mois de février au mois de mars. Avancer le cadre rouge ne suffisait pas ce jour-là: il me fallait tourner, voire arracher la page de février.
Les employés des divers bureaux m'accueillirent comme on accueille un sportif. J'assassinais les mois de février avec de grands gestes de samouraï, mimant une lutte sans merci contre la photo géante du mont Fuji enneigé qui illustrait cette période dans le calendrier Yumimoto. Puis je quittais les lieux du combat, l'air épuisé, avec des fiertés sobres de guerrier victorieux, sous les banzaï des commentateurs enchantés.
