
Il s'agissait de pousser un énorme chariot métallique à travers les nombreux bureaux géants et de donner à chacun ses lettres. Ce travail me convenait à merveille. D'abord, il utilisait ma compétence linguistique, puisque la plupart des adresses étaient libellées en idéogrammes – quand monsieur Saito était très loin de moi, je ne cachais pas que je connaissais le nippon. Ensuite, je découvrais que je n'avais pas étudié par cœur la liste Yumimoto pour rien: je pouvais non seulement identifier les moindres des employés, mais aussi profiter de ma tâche pour, le cas échéant, leur souhaiter un excellent anniversaire, à eux ou à leur épouse ou progéniture.
Avec un sourire et une courbette, je disais: «Voici votre courrier, monsieur Shiranai. Un bon anniversaire à votre petit Yoshiro, qui a trois ans aujourd'hui.»
Ce qui me valait à chaque fois un regard stupéfait.
Cet emploi me prenait d'autant plus de temps qu'il me fallait circuler à travers la compagnie entière, qui s'étalait sur deux étages. Avec mon chariot, qui me donnait une contenance agréable, je ne cessais d'emprunter l'ascenseur. J'aimais cela car juste à côté, à l'endroit où je l'attendais, il y avait une immense baie vitrée. Je jouais alors à ce que j'appelais «me jeter dans la vue». Je collais mon nez à la fenêtre et me laissais tomber mentalement. La ville était si loin en dessous de moi: avant que je ne m'écrase sur le sol, il m'était loisible de regarder tant de choses.
J'avais trouvé ma vocation. Mon esprit s'épanouissait dans ce travail simple, utile, humain et propice à la contemplation. J'aurais aimé faire cela toute ma vie.
Monsieur Saito me manda à son bureau. J'eus droit à un savon mérité: je m'étais rendue coupable du grave crime d'initiative. Je m'étais attribué une fonction sans demander la permission de mes supérieurs directs. En plus, le véritable postier de l'entreprise, qui arrivait l'après-midi, était au bord de la crise de nerfs, car il se croyait sur le point d'être licencié.
