
— Bentzen, ma chère. Et deux gardes.
— Oh. »
La duchesse se tut un instant. Bentzen, capitaine de la garde personnelle du duc, était un tueur aussi efficace qu’une mangouste psychotique. C’est lui qu’elle aussi aurait choisi. Elle fut contrariée qu’on la prive momentanément d’une occasion de prendre son mari en défaut, mais elle se ressaisit magnifiquement.
« Il n’aurait pas eu besoin de les poursuivre du tout si vous m’aviez écoutée. Mais vous ne le faites jamais.
— Je ne fais jamais quoi, ma passion ? »
Le duc bâilla. La nuit avait été longue. Il y avait eu un orage aux proportions inutilement dramatiques, puis toute cette cochonnerie avec les couteaux.
On a déjà signalé que le duc Kasqueth était à une marche du trône. La marche en question se trouvait en haut de l’escalier menant à la grand-salle, celui que le roi Vérence avait dévalé en catastrophe pour atterrir, contre toutes les lois de la probabilité, sur sa propre dague.
Son médecin personnel avait néanmoins déclaré la mort parfaitement naturelle. Bentzen était passé voir l’homme pour lui expliquer qu’une chute dans un escalier avec une dague dans le dos était un mal qu’on attrapait en ouvrant imprudemment la bouche.
À vrai dire, ce mal avait déjà frappé plusieurs membres de la garde royale, un peu durs d’oreille. Comme un début d’épidémie.
Le duc frissonna. Certains détails de la nuit lui revenaient, à la fois flous et horribles.
Il s’efforça de se rassurer : le plus pénible était passé, maintenant, et il avait un royaume. Un royaume pas très important, composé surtout d’arbres, apparemment, mais un royaume quand même, couronne à l’appui.
Si seulement on arrivait à remettre la main dessus.
Le château de Lancre avait été bâti sur un affleurement rocheux par un architecte qui avait entendu parler de Gormagot mais n’avait pas de budget. Il avait fait de son mieux, cependant, avec un petit assortiment de tourelles soldées, de soubassements, contreforts, créneaux, gargouilles, tours, cours, donjons et culs de basse-fosse en promotion ; autant dire tout ce dont un château a besoin ; en dehors, peut-être, de fondations sérieuses et du genre de mortier qui ne s’en va pas à la moindre averse.
