
Un léger nuage survola la tablée. L’espace d’une seconde ou deux, Vitoller parut avoir retrouvé des dimensions humaines et beaucoup vieilli. Il fixait le petit tas d’argent devant lui.
« Parce que, vous voyez, y a cet enfant, dit Mémé en désignant le bébé dans les bras de Nounou Ogg. Et il lui faut un foyer. »
Les Vitoller ouvrirent de grands yeux. Puis l’homme soupira.
« Ce n’est pas une vie pour un enfant, dit-il. Toujours en déplacement. Toujours une nouvelle ville. Et pas d’école possible. Il paraît que c’est très important de nos jours. » Mais il ne quittait pas l’enfant des yeux.
Madame Vitoller demanda : « Pourquoi lui faut-il un foyer ?
— Il en a pas, répondit Mémé. En tout cas, pas de foyer où il serait le bienvenu. »
Le silence retomba. Puis madame Vitoller reprit : « Et vous qui demandez ça, vous êtes pour ainsi dire ses… ?
— Marraines », s’empressa de répondre Nounou Ogg. Mémé fut un peu décontenancée. Cette idée ne lui serait jamais venue.
Vitoller jouait distraitement avec les pièces devant lui. Sa femme avança la main par-dessus la table pour lui toucher la sienne, et il y eut un instant de communion muette. Mémé détourna la tête. Elle était devenue experte à lire sur les visages, mais parfois elle préférait s’abstenir.
« Les finances, hélas, sont serrées… commença Vitoller.
— Mais extensibles, dit sa femme d’un ton ferme.
— Oui. Je crois. Nous serions heureux de nous occuper de lui. »
Mémé hocha la tête et plongea la main dans les replis secrets de sa cape. Elle finit par ressortir une petite bourse de cuir qu’elle vida sur la table. Elle contenait beaucoup de pièces d’argent et même quelques toutes petites en or.
« Ça devrait payer les… – elle chercha ses mots – les couches, tout ça. Les vêtements et le reste. Ce que vous voulez.
— Plus de cent fois, je dirais, fit Vitoller d’une voix faible. Pourquoi vous n’en avez pas parlé plus tôt ?
