
Béru désigne d’un geste émouvant de simplicité les gratte-ciel de Manhattan qui se dressent devant nous, formidables et mystérieux.
— Tu te rends compte, San-A. ! Etre à quelques mètres de Niève York et pas pouvoir visiter, c’est un monde ! Tu crois pas que si le commandant nous faisait un papier on pourrait aller écluser du whisky dans un bistrot à store ?
— Tu veux dire un drugstore ?
— Oui, fais excuse, je cause que français !
Je lui laisse cette illusion et je réponds à sa question initiale.
— Les autorités de par ici se moquent d’un papier du commandant comme de la première peau d’un nègre. Ce qu’elles veulent, c’est qu’on soit en règle. Quand elles sont tranquilles sur ce point, elles te foutent une paix royale, encore que démocratique…
Le monumental Béru se penche par-dessus le bastingage et propulse dans l’eau noire clapotant tout en bas du barlu un jet de salive plus noir encore.
— Je pourrai au moins dire que j’aurais craché à Niève York, décrète-t-il.
— Si y a que ça qui te tracasse, Gros, je peux aussi te faire une attestation comme quoi tu y as débloqué !
Nous en sommes là de nos pertinents échanges de vues lorsqu’un mousse en grande tenue vient nous quérir de la part du commandant.
Intrigués, nous lui filons le train jusqu’à la cabine du seul maître du bord. Le mousse frappe, nous annonce, et s’efface comme sous l’effet du Corector pour nous laisser entrer.
La pièce est grande pour une cabine. C’est un burlingue luxueux, avec des bouquins, un bar bien garni, des meubles d’acajou et des fauteuils profonds comme des tombeaux.
Le commandant est laga, dans sa tenue number one ; l’air distingué. Très français ; très prestigieux… Il se trouve en compagnie d’un homme balanstiqué comme une armoire, avec une mâchoire carrée, des yeux de porcelaine bleue et une cravate comme vous n’oseriez pas en mettre une, même si vous vous déguisiez en Amerlock au Carnaval de Nice.
