
L'après-midi du même jour, comme elle vaquait à la cuisine vers l'heure du thé, un courant d'air fit s'ouvrir puis claquer bruyamment la fenêtre de sa chambre. Elle monta l'escalier pour aller fermer le battant mais d'abord, accoudée à la barre d'appui, elle considéra la mer vide.
Pas vide pour longtemps puisque par la droite du cadre, au loin, parut la proue d'un cargo rouge et noir. Inactif pour le moment, accoudé au bastingage, le radiotélégraphiste affecté à ce cargo considérait dans sa longue-vue la côte pointillée de pavillons, les drapeaux flaccides hissés sur les plages et les dériveurs aux voiles fasseyantes, affaissées comme de vieux rideaux. Ensuite, au beau milieu du ciel, le radiotélégraphiste observa le bimoteur à hélices traînant une banderole publicitaire environnée d'oiseaux marins traçant des chiffres, sur fond de nuages passant du même à l'autre et du pareil au même. Puis, d'un coup, le vent soudain relevé fit battre sèchement les drapeaux, les voiles se gonflèrent en bulle, un dériveur versa, les chiffres se divisèrent, la banderole ondula dans un spasme et la fenêtre faillit à nouveau claquer cependant qu'à la porte on venait à nouveau de sonner. Retenant le battant, Victoire se pencha silencieusement vers l'extérieur sans reconnaître aussitôt l'intrus qui, tête par avance renversée en arrière, regardait dans sa direction. Mais qu'est-ce que tu fais là? dit-elle. Ouvre-moi, répondit Louis-Philippe.
Interdite, Victoire le considéra sans se demander comment il avait retrouvé sa trace, descendit l'escalier puis ouvrit la porte. Louis-Philippe avait un peu changé depuis la dernière fois. Certes il était toujours le même petit homme maigre aux épaules oubliées, aux yeux noyés de soucis sous des lunettes épaisses, au front barré de regrets, mais il avait l'air moins affamé que d'habitude et sa tenue était plus soignée.
