Dans mon âme, j’éprouvai quelque chose d’inexplicable et depuis lors tout me parut ennuyeux; je regardais les meilleurs chevaux de mon père avec dédain; j’avais honte de parler d’eux et l’ennui s’empara de moi; plein de cet ennui, je restais assis des jours entiers sur les rochers, ton coursier à la tête noire occupait sans cesse ma pensée, avec sa démarche étrange et sa croupe lisse et droite comme une flèche. Il semblait me regarder dans les yeux avec son regard ardent, comme s’il eût voulu me parler. Je mourrai, Kazbitch, si tu ne me le donnes pas, dit Azamat d’une voix émue.


On aurait dit qu’il pleurait et il faut vous dire qu’Azamat était un garçon très dur et qu’on ne pouvait faire pleurer, même lorsqu’il était plus jeune.


En réponse à ces larmes on n’entendit qu’une raillerie.


– Écoute! dit Azamat d’une voix ferme: Tu vois que je suis décidé à tout. Veux-tu que je ravisse pour toi ma sœur Béla? Comme elle danse! Comme elle chante et brode de l’or! C’est merveilleux et le grand Padischa n’a pas une pareille femme! Veux-tu? Attends-moi demain pendant la nuit dans le défilé où court le ruisseau! j’irai avec elle près du village voisin et elle sera à toi. Penses-tu que Béla ne vaille pas ton cheval?


Longtemps, longtemps Kazbitch se tut. Enfin au lieu de répondre, il entonna à demi-voix une vieille chanson:

Nous avons dans nos villagesBeaucoup de jeunes beautés;Leurs yeux brillent dans l’ombre.Comme les étoiles du ciel,Quel heureux destinDe les aimer tendrement…Mais j’aime mieuxLa liberté de la jeunesse!Avec de l’or on achète quatre femmes;Un bon cheval n’a pas de prix:Car il ne manquera jamais d’ardeur dans le steppe;


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