Cette circonstance m’étonna. Son maître la suivait, en fumant une pipe de Kabarda montée en argent. Il portait une tunique d’officier sans épaulettes et un chapeau fourré de Circassien. On lui aurait donné cinquante ans: son teint basané indiquait qu’il avait fait depuis longtemps connaissance avec le soleil du Caucase, et ses moustaches, blanchies avant l’âge, ne répondaient point à son allure vigoureuse et à son air dégagé. Je m’approchai de lui et le saluai; il répondit en silence à mon salut et lança une grande bouffée de tabac.


– Il me semble que nous suivons le même chemin? lui dis-je.


Il me salua de nouveau en silence.


– Vous allez probablement à Stavropol? continuai-je.


– C’est cela, précisément avec une mission de la Couronne.


– Dites-moi, je vous prie, comment il se fait que ces quatre bœufs traînent si facilement ce lourd chariot, tandis que six autres, aidés de ces hommes, peuvent à peine tirer le mien, qui est vide?


Il sourit avec un air malin et me dit, en me regardant d’une manière significative:


– Vous êtes probablement depuis peu au Caucase?


– Il y a environ un an.


Il sourit une deuxième fois.


– Eh bien, que voulez-vous dire?


– Ah voilà! ces Orientaux voyez-vous, sont d’affreuses canailles! vous croyez qu’ils excitent leurs animaux, parce qu’ils crient? mais qui diable comprend ce qu’ils disent? Si! les bœufs. Vous auriez beau en atteler vingt, quand ils poussent leurs cris, les bœufs ne bougent pas de place. Ce sont de terribles filous! Et que peut-on espérer d’eux? Ils n’aiment que l’argent qu’ils arrachent au voyageur: on les a gâtés ces voleurs! vous verrez qu’ils vous demanderont encore un pourboire. Moi, je les connais bien et ils ne me trompent plus.



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