
– Est-ce qu’il y a longtemps que vous servez ici?
– Oui! j’ai déjà servi ici sous Alexis Petrovitch, répondit-il en s’inclinant: lorsqu’il vint prendre le commandement, j’étais sous-lieutenant, et sous ses ordres, je reçus deux grades dans nos affaires contre les montagnards.
– Et maintenant vous êtes?
– Maintenant j’appartiens au 3e bataillon de ligne. Et vous! peut-on vous demander?
Je déclinai mon nom et ma position.
La conversation finit à ces paroles et nous continuâmes de marcher en silence, l’un près de l’autre. Au sommet de la montagne, nous trouvâmes de la neige. Le soleil se cacha et la nuit succéda au jour, sans intervalle, comme cela arrive habituellement dans le Midi. Grâce aux traces marquées sur la neige, nous pûmes aisément distinguer le chemin, qui allait toujours en montant. Comme il n’était plus aussi raide, j’ordonnai de placer ma valise dans la voiture, de remplacer les bœufs par des chevaux, et une dernière fois je plongeai mon regard dans la vallée. Un brouillard épais montait comme un flot du fond du défilé et le voilait entièrement. Pas le moindre bruit ne parvenait à notre oreille. Les Circassiens m’entourèrent en faisant grand tapage et me demandèrent un pourboire. Mais le capitaine les apostropha si durement qu’ils s’enfuirent en un instant.
– Voyez quel peuple! me dit-il: ils ne savent pas demander du pain en Russe, mais par exemple ils ont appris à dire: seigneur l’officier donne-moi un pourboire; selon moi les Tartares valent mieux, ils ne boivent pas.
Il restait encore une verste à parcourir avant d’arriver au relais. Autour de nous, tout était calme, si calme, que par le murmure des moucherons on aurait pu suivre leur vol; à gauche se trouvait un précipice sombre; derrière ce précipice et devant nous, les crêtes des montagnes, d’un bleu foncé, sillonnées par de grandes ravines et couvertes de neige, se dessinaient sur un horizon pâle, gardant encore les derniers reflets du crépuscule.
