
Laissant sa tasse en porcelaine deChine sur le plateau, Moratín se lève et fait quelques pas vers le balcon.Soulagé, sans écarter tout à fait les rideaux, il constate que l’échoppe de lalaitière est fermée. Elle est peut-être partie rejoindre les gens qui serassemblent à la Puerta del Sol. La confusion, les rumeurs et la haine font deMadrid entier un chaudron en ébullition, et ça ne peut que mal se terminer pourtout le monde. Fasse le Ciel, se dit le littérateur, que ni la Junte deGouvernement ni les Français – auxquels, de toute manière, il fait plusconfiance qu’à la Junte – ne perdent le contrôle de la situation. Le souvenirdes horreurs populaires de 1792, qu’il a vécues de près à Paris, le faitfrémir. Son caractère d’homme cultivé, formé par les voyages, policé etprudent, s’affole à l’idée des excès, qu’il craint pour bien les connaître, dupeuple quand il se déchaîne : la calomnie jette le doute sur la réputationla plus solide, la cruauté revêt le masque de la vertu, la vengeance sesubstitue à la balance de la Justice, et la célébrité, quand elle estcontestée, a souvent des conséquences funestes. Si tout cela a été possibledans une France façonnée par les idées des Lumières et par la Raison, Moratíns’effraye de ce que peut produire une explosion populaire en Espagne où lapopulation analphabète et primitive obéit plus au cœur qu’à la tête. Déjà, dansla nuit du 19 mars, quand le soulèvement d’Aranjuez a fait tomber sonprotecteur Godoy, Moratín a eu l’occasion d’entendre, sous sa fenêtre, son nomcrié par les mutins, et il a tremblé à la pensée d’être arraché de chez lui ettraîné par les rues. Pour avoir vu comment la populace déchaînée exerce lasouveraineté quand elle s’en empare, il est terrorisé. Et ce matin, lecauchemar semble être sur le point de se reproduire, tandis qu’il resteimmobile derrière les rideaux, le front glacé et le cœur frémissantd’inquiétude. Dans l’attente.
