le reste, c’est un homme de bonne éducation, cultivé et tranquille ; toutcomme le sont les personnages des œuvres qui lui ont valu la réputation,contestée par ses nombreux adversaires, d’être le plus grand auteur de théâtrede son temps. La première de la pièce Le Oui des jeunes filles estencore considérée comme l’événement théâtral le plus important et le plusdiscuté du moment ; et ces choses-là, en Espagne, vous rapportent plus defiel que de miel, tant elles suscitent de jalousies. Voilà pourquoi, dans lescirconstances présentes, la crainte du monde et de ses méchancetés rôde dansl’esprit de l’homme qui, en robe de chambre et chaussons, est en train de boireson chocolat à petites gorgées. Être un auteur en renom, jouissant, de plus,des faveurs du Premier ministre Godoy, tombé ensuite en disgrâce, arrêté etfinalement expédié en France par Napoléon, rend inconfortable la position deMoratín, qui a des ennemis mortels dans le microcosme des lettres. Surtoutdepuis qu’à cause de ses goûts personnels et de ses idées plus artistiques quepolitiques – de ces dernières, il est totalement dépourvu, à part celle d’êtretoujours l’ami du pouvoir constitué, quel qu’il soit – on lui colle, non sansraison, l’étiquette d’afrancesado, qui, dans ces temps troublés, estdevenue dangereuse. Depuis l’algarade subie hier par Murat et les attroupementsde citadins qui vocifèrent contre les Français, Moratín craint pour sa vie. Lesamis qu’il fréquente à la taverne de San Esteban lui ont conseillé de ne passortir de sa maison – au numéro 6 de la rue Fuencarral entre les rues SanOnofre et Desengaño –, mais même cela ne garantit rien. Aux disgrâces quil’accablent ces derniers temps s’ajoute le voisinage d’une borgne qui vend dulait de chèvre sous le porche d’en face : cette femme bavarde à la languevenimeuse exhorte depuis plusieurs jours les voisins à donner une bonne leçon àce Moratín, créature de Godoy – la chevrière appelle le ministre qui vient detomber par son sobriquet populaire, El Choricero, « l’homme au chorizo »– et des « porteurs de guêtres » : c’est-à-dire desafrancesados qui ont vendu l’Espagne et le bon roi Ferdinand, que Dieu legarde, à ce maudit Napoléon.



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