« Sa vengeance est terriblequand on le trahit. »

Ces mots résonnent dans la tête ducapitaine français, tandis qu’il se rase avec le soin qui doit être celui detout élégant officier d’état-major. Le mot « vengeance », conclut-ilsombrement, correspond bien à ces yeux noirs et hostiles qu’il sent rivés surlui chaque fois qu’il sort dans la rue ; à ces navajas de deux empans dontle manche dépasse de chaque large ceinture, sous les capes qu’ils portenttous ; à ces hommes au visage basané, encadré de longs favoris, quicausent à voix basse et crachent par terre ; à ces femmes hargneuses quiinsultent ouvertement ceux qu’elles appellent, haut et fort, franchutes,mosiús et gabachos, ou se promènent effrontément en s’éventant,enveloppées dans leurs mantilles, devant les bouches des canons français postésau Prado. Trahison et vengeance, se répète Marbot, mal à l’aise. Cette penséelui donne un instant de distraction, et il se fait une estafilade à la jouedroite, sous le savon qui la recouvre. Il lâche un juron, secoue la main, etune goutte rouge tombe du fil de son rasoir à manche d’ivoire sur la servietteblanche étalée sur la table, devant le miroir.

C’est le premier sang qui coule ence 2 mai 1808.

— Rappelle-toi toujours quenous sommes nés espagnols.

Le lieutenant d’artillerie Rafael deArango descend lentement les marches de sa maison, qui grincent sous ses bottesbien cirées, et s’arrête, songeur, devant le porche, en boutonnant son uniformebleu turquoise à liserés rouge vif. Les mots que vient de lui adresser sonfrère José, intendant honoraire de l’armée, l’ont singulièrement troublé. Oualors c’est la manière dont il lui a serré la main avec force et l’a embrasséavant de lui dire adieu dans le couloir de la demeure familiale, en le voyantpartir prendre les ordres de la journée avant de gagner son poste dans le parcde Monteleón.



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