
Il est caractéristique que nous n’éprouvions pas le sentiment d’avoir vécu la mort d’une civilisation au cours des deux derniers siècles. Pourtant, comme il est banal de le souligner, les changements intervenus dans tous les domaines de la civilisation ont été plus importants au cours de ces deux derniers siècles qu’au cours des deux millénaires précédents, et ils ont été encore bien plus radicaux au cours d’une vie humaine de notre siècle. Et on ne voit aucune raison pour que ça s’arrête.
Certes, des cultures (au sens ethnologique du terme) autonomes sont sans doute mortes, comme celles de l’Amérique d’avant l’invasion européenne. On en trouverait d’autres exemples en Afrique, en Asie et jusque sous les fondations, en Europe, de notre propre civilisation. En ce sens, des cultures sont mortelles. Mais il est difficile de décider si elles sont tout à fait mortes, de prétendre qu’elles n’ont rien versé dans le terrible creuset de la civilisation hégémonique.
Lorsque la science-fiction nous représente des sociétés galactiques, et plus encore des civilisations radicalement étrangères, elle nous donne à sentir que notre petit pays d’années est voué à l’oubli aussi sûrement qu’Ozymandias. Mais elle nous suggère aussi qu’il y a un fil continu de notre époque à ce grandiose avenir. En projetant dans le futur le plus éloigné, nos questions, nos désirs, nos appétits de conquêtes, en imaginant qu’ils trouveront des réponses, la science-fiction affirme souvent, peut-être naïvement, malgré tout le pessimisme dont elle est capable, sa confiance dans l’immortalité de notre civilisation technicienne.
Gérard KLEIN
L’idolâtrie est pire que le carnage.
