Peut-être une religieuse, une amie qui avait décidé de lui rendre visite à l’improviste, ou qui lui rapportait un objet qu’elle ne se souvenait plus d’avoir réclamé. Le fait est qu’elle avait survécu, et qu’elle se trouvait à Villete. Villete, le célèbre et redoutable asile de fous qui existait depuis 1991, année de l’indépendance du pays. A cette époque, pensant que la division de l’ancienne Yougoslavie se ferait par des moyens pacifiques (finalement, la Slovénie n’avait connu que onze jours de guerre), un groupe de chefs d’entreprise européens avait obtenu l’autorisation d’installer un hôpital pour malades mentaux dans une ancienne caserne, abandonnée parce que son entretien coûtait trop cher.

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Mais peu à peu, en raison des guerres qui avaient éclaté – d’abord en Croatie, puis en Bosnie –, les chefs d’entreprise s’étaient inquiétés : l’argent destiné à l’investissement provenait de capitalistes dispersés dans le monde entier, et dont on ne connaissait pas même les noms, de sorte qu’il était impossible d’aller leur présenter des excuses et de leur demander de prendre patience. On résolut le problème en adoptant des pratiques peu recommandables pour un asile psychiatrique, et Villete se mit à symboliser, pour la jeune nation tout juste sortie d’un communisme tolérant, ce qu’il y avait de pire dans le capitalisme : pour obtenir une place, il suffisait de payer. Lorsqu’on se disputait un héritage ou que l’on voulait se débarrasser d’un parent au comportement inconvenant, on dépensait une fortune pour obtenir le certificat médical qui permettait l’internement de l’enfant ou du parent gênants. Ou bien, pour échapper à des créanciers, ou justifier certaines conduites qui auraient pu aboutir à de longues peines de prison, on passait quelque temps à l’asile et on en ressortait délivré de ses dettes ou des poursuites judiciaires.

Villete était un établissement d’où personne ne s’était jamais enfui. Où se mêlaient les vrais fous – internés par la justice ou envoyés par 27



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