
Elle avait appris à donner aux hommes une quantité précise de plaisir – ni plus, ni moins, juste le nécessaire. Elle n’éprouvait de ressentiment envers personne, car cela aurait impliqué
de réagir, de combattre un ennemi, et d’en supporter ensuite les conséquences imprévisibles, la vengeance par exemple.
Quand elle eut enfin obtenu presque tout ce qu’elle désirait dans la vie, Veronika était arrivée à la conclusion que son existence n’avait pas de sens, parce que tous les jours se ressemblaient. Et elle avait décidé de mourir. Veronika rentra à l’intérieur et se dirigea vers le groupe réuni dans un coin du salon. Les gens bavardaient avec animation, mais à son approche ils firent silence. Elle alla droit jusqu’à l’homme le plus âgé, qui semblait être le chef, et avant qu’on ait pu la 69
retenir, elle le frappa au visage d’une claque retentissante.
« Vous allez réagir ? demanda-t-elle, assez fort pour être entendue de tous les occupants du salon. Vous allez faire quelque chose ?
– Non. » L’homme se passa la main sur le visage. Un mince filet de sang coula de son nez.
« Tu ne nous perturberas pas très longtemps. »
Elle quitta le salon et se rendit à l’infirmerie d’un air triomphant. Elle venait de commettre un geste qu’elle n’avait jamais commis auparavant. Trois jours s’étaient écoulés depuis l’incident avec le groupe que Zedka appelait la Fraternité. Veronika regrettait d’avoir giflé l’homme – non qu’elle redoutât sa réaction, mais parce que, en raison de ce geste nouveau, elle risquait de se convaincre que la vie en valait la peine, et ce serait une souffrance inutile puisqu’il lui faudrait de toute façon quitter ce monde. Elle n’eut d’autre issue que de s’éloigner de tout et de tous, et de s’efforcer par tous les moyens d’obéir aux codes et aux règlements de Villete. Elle s’adapta à la routine imposée par la maison de santé : réveil matinal, petit déjeuner, promenade dans le parc, déjeuner, salon, nouvelle promenade, souper, télévision et au lit. 70
