l’armée. Elle était serbe – en d’autres termes, elle représentait « l’ennemi » –, et sa vie menaça de s’effondrer. Au cours des dix jours de tension qui suivirent, tandis que les troupes se préparaient à

l’affrontement et que personne ne savait quel serait le résultat de la déclaration d’indépendance ni le sang qu’il faudrait verser pour elle, Zedka prit conscience de son amour. Elle passait tout son temps à prier un Dieu qui, jusque-là, lui avait paru lointain, mais qui désormais était sa seule issue : elle fit aux saints et aux anges toutes 85

sortes de promesses pour que son mari revienne vivant.

Et c’est ce qui arriva. Il revint, les enfants purent aller dans des écoles où l’on enseignait le slovène, et la menace de guerre toucha ensuite la république voisine de Croatie.

Trois ans s’écoulèrent. La guerre avec la Croatie se déplaça vers la Bosnie, et l’on commença à

dénoncer les massacres commis par les Serbes. Zedka trouvait injuste de juger criminelle toute une nation à cause des délires de quelques hallucinés. Son existence prit alors un sens inattendu : elle défendit son peuple avec fierté et courage, écrivant des articles pour les journaux, passant à

la télévision, organisant des conférences. Tout cela n’avait pas donné grand résultat et, aujourd’hui encore, les étrangers pensaient que tous les Serbes étaient responsables de ces atrocités ; cependant, Zedka savait qu’elle avait fait son devoir et qu’elle n’avait pas abandonné ses frères dans un moment difficile. Pour cela, elle avait compté sur l’appui de son mari slovène, de ses enfants et des individus qui n’étaient pas manipulés par les machines de propagande d’un camp ou de l’autre.

Un après-midi, en passant devant la statue de Presˇeren, elle se mit à songer à la vie du grand poète slovène. A trente-quatre ans, il entra un 86



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