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Le médecin arriva, elle eut une crise de nerfs, ferma la porte à clef et ne la rouvrit que lorsqu’il fut parti. Une semaine plus tard, elle n’avait même plus la volonté d’aller aux toilettes et se mit à faire ses besoins dans son lit. Elle ne pensait plus, sa tête était complètement occupée par des fragments de souvenirs de l’homme qui la cherchait aussi et ne la retrouvait pas – du moins en était-elle persuadée.

Son mari, exaspérant de générosité, changeait les draps, lui caressait la tête, lui disait que tout irait bien. Les enfants n’entraient plus dans la chambre depuis qu’elle avait giflé l’un d’eux sans aucun motif ; après l’incident, elle s’était mise à genoux et lui avait baisé les pieds en implorant son pardon, arrachant sa chemise pour manifester son désespoir et son repentir. Au bout d’une autre semaine – pendant

laquelle elle avait recraché la nourriture qui lui était offerte, avait retrouvé la réalité mais l’avait quittée à plusieurs reprises, avait passé des nuits blanches et dormi des journées entières –, deux hommes entrèrent dans sa chambre sans frapper. L’un d’eux la maintint, l’autre lui fit une piqûre, et elle se réveilla à Villete.

« Dépression, entendit-elle le médecin dire à

son mari. Parfois due à un motif très banal. Il manque un élément chimique, la sérotonine, dans son organisme. »

Du plafond de l’infirmerie, Zedka vit l’infirmier arriver, une seringue à la main. La petite était toujours là, immobile, et tentait de parler à son corps, désespérée par son regard vide. Pendant quelques instants, Zedka envisagea de lui raconter tout ce qui se passait, puis elle changea d’avis ; ce que l’on raconte aux gens ne leur apprend jamais rien, ils doivent le découvrir par eux-mêmes.

L’infirmier planta l’aiguille dans son bras et lui injecta du glucose. Comme s’il était tiré en bas par un bras puissant, son esprit quitta le plafond de l’infirmerie, traversa à toute vitesse un tunnel noir et réintégra son corps.



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