
Plus étonnante encore que la figure de l'aviateur, m'apparaît celle de Rivière, son chef. Celui-ci n'agit pas lui-même: il fait agir, insuffle à ses pilotes sa vertu, exige d'eux le maximum, et les contraint à la prouesse. Son implacable décision ne tolère pas la faiblesse, et, par lui, la moindre défaillance est punie. Sa sévérité peut, au premier abord, paraître inhumaine, excessive. Mais c'est aux imperfections qu'elle s'applique, non point à l'homme même, que Rivière prétend forger. On sent, à travers cette peinture, toute l'admiration de l'auteur. Je lui sais gré particulièrement d'éclairer cette vérité paradoxale, pour moi d'une importance psychologique considérable: que le bonheur de l'homme n'est pas dans la liberté, mais dans l'acceptation d'un devoir. Chacun des personnages de ce livre est ardemment, totalement dévoué à ce qu'il doit faire, à cette tâche périlleuse dans le seul accomplissement de laquelle il trouvera le repos du bonheur. Et l'on entrevoit bien que Rivière n'est nullement insensible (rien de plus émouvant que le récit de la visite qu'il reçoit de la femme du disparu) et qu'il ne lui faut pas moins de courage pour donner ses ordres qu'à ses pilotes pour les exécuter.
«Pour se faire aimer, dira-t-il, il suffit de plaindre. Je ne plains guère, ou je le cache… je suis surpris parfois de mon pouvoir.» Et encore: «Aimez ceux que vous commandez; mais sans le leur dire.»
C'est aussi que le sentiment du devoir domine Rivière; «l'obscur sentiment d'un devoir, plus grand que celui d'aimer». Que l'homme ne trouve point sa fin en lui-même, mais se subordonne et sacrifie à je ne sais quoi, qui le domine et vit de lui. Et j'aime à retrouver ici cet «obscur sentiment» qui faisait dire paradoxalement à mon Prométhée: «je n'aime pas l'homme, j'aime ce qui le dévore». C'est la source de tout héroïsme: «Nous agissons, pensait Rivière, comme si quelque chose dépassait, en valeur, la vie humaine… Mais quoi?» Et encore: «Il existe peut-être quelque chose d'autre à sauver, et de plus durable; peut-être est-ce à sauver cette part de l'homme que Rivière travaille.» N'en doutons pas.
