Sans s’en rendre compte, Montag franchit le seuil de la porte-fenêtre et s’engagea sur la pelouse. Il s’arrêta dans l’ombre tout près de la maison babillante, un instant tenté de frapper à la porte et de murmurer : « Lais- sez-moi entrer. Je ne dirai rien. J’ai juste envie d’écouter.

Qu’est-ce que vous racontez ? » Mais il resta où il était, pétrifié par le froid, le visage pareil à un masque de glace, écoutant la voix d’un homme (l’oncle ?) aux inflexions tranquilles.

« Après tout, on vit à l’époque du kleenex. On fait avec les gens comme avec les mouchoirs, on froisse après usage, on jette, on en prend un autre, on se mouche, on froisse, on jette. Tout le monde se sert des basques du voisin. Comment soutenir l’équipe locale quand on n’a pas le programme et que l’on ne connaît pas le nom des joueurs ? Par exemple, de quelle couleur sont leurs maillots quand ils pénètrent sur le terrain ? » Montag regagna sa propre maison. Laissant la fenêtre ouverte, il jeta un œil sur Mildred, la borda avec soin, puis alla s’étendre, le clair de lune sur ses pommettes et les rides de son front, distillé dans chacun de ses yeux pour y former une cataracte d’argent.

Une goutte de pluie. Clarisse. Une autre goutte. Mildred. Une troisième. L’oncle. Une quatrième. Le feu de ce soir. Une, Clarisse. Deux, Mildred. Trois, l’oncle. Quatre, le feu. Une, Mildred, deux, Clarisse. Une, deux, trois, quatre, cinq, Clarisse, Mildred, l’oncle, le feu, les comprimés de somnifère, les hommes, mouchoirs jetables, basques, on se mouche, on froisse, on jette, Clarisse, Mildred, l’oncle, le feu, comprimés, mouchoirs, on se mouche, on froisse, on jette. Un, deux, trois, un, deux, trois ! Pluie. Orage. L’oncle qui rit. Le tonnerre qui dégringole les escaliers. Le monde entier qui se répand en eau. Le feu qui jaillit en volcan. Tout qui se met à dévaler dans un grondement, en un torrent impétueux qui se précipite vers le matin.



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