
« Je ne sais plus rien », dit-il, et il laissa fondre sur sa langue un losange dispensateur de sommeil.
A neuf heures du matin, le lit de Mildred était vide.
Montag s’empressa de se lever, le cœur battant, se précipita dans le couloir et s’arrêta à la porte de la cuisine.
Un toast jaillit du grille-pain argenté, une main-araignée métallique le saisit au vol et l’inonda de beurre fondu.
Mildred contempla le toast transféré sur son assiette.
Les abeilles électroniques chargées de faire passer le temps bourdonnaient déjà dans ses oreilles. Elle leva soudain les yeux, vit son mari et lui adressa un petit signe de tête.
« Ça va ? » demanda-t-il.
Dix ans de pratique des radio-dés avaient fait d’elle une virtuose de la lecture sur les lèvres. Nouveau hochement de tête. Elle relança le grille-pain pour lui faire cracher un autre toast.
Montag s’assit.
« Je ne comprends pas pourquoi j’ai une faim pareille, déclara sa femme.
— Tu...
— J’ai une de ces fringales !
— Cette nuit..., commença-t-il.
— J’ai mal dormi. Je me sens au trente-sixième dessous. Dieu, que j’ai faim ! Je n’en reviens pas.
— Cette nuit... », reprit-il.
Elle regardait ses lèvres d’un œil distrait. « Eh bien, quoi, cette nuit ?
— Tu ne te souviens pas ? — De quoi ? On a fait une fête à tout casser ou quoi ?
J’ai vaguement la gueule de bois. Et qu’est-ce que j’ai faim ! Qui était là ?
— Un peu de monde.
— C’est bien ce que je pensais. » Elle mastiqua son toast. « Je me sens un peu barbouillée, mais j’ai une faim de tous les diables. J’espère que je n’ai pas fait de bêtises au cours de la soirée.
