
Montag se laissa glisser au bas du mât de cuivre. Il sortit pour contempler la ville et remarqua qu’il n’y avait plus un nuage dans le ciel. Il alluma une cigarette et revint se pencher sur le Limier. On aurait dit une énorme abeille revenue de quelque champ au pollen violemment toxique, chargé de folie et de cauchemars, et qui maintenant, le corps saturé de ce nectar trop riche, en aurait cuvé la malignité.
« Salut », murmura Montag, toujours fasciné par le monstre à la fois mort et vivant.
La nuit, quand ils trouvaient le temps long, ce qui leur arrivait quotidiennement, les hommes glissaient au bas des mâts de cuivre, formaient les combinaisons, clic, clic, clic, du système olfactif du Limier et lâchaient des rats dans la cour de la caserne, parfois des poulets, parfois des chats destinés de toute façon à la noyade, et des paris s’engageaient sur l’animal que le Limier attraperait en premier. Les bêtes étaient mises en liberté. Trois secondes plus tard, la partie était jouée ; le rat, le chat ou le poulet, saisi en pleine course, restait prisonnier des pattes qui se faisaient alors de velours tandis qu’une aiguille d’acier creuse de dix centimètres de long jaillissait de la trompe du Limier pour injecter des doses massives de morphine ou de procaïne. La victime était ensuite jetée dans l’incinérateur et une autre partie commençait.
Montag restait en haut la plupart des nuits où de tels jeux avaient lieu. Deux ans plus tôt, il avait parié avec les meilleurs, perdu une semaine de salaire et affronté la fureur de Mildred, dont le visage s’était alors veiné et couvert de plaques rouges. À présent il restait allongé sur sa couchette, tourné vers le mur, écoutant les éclats de rire, le pianotement des rats en train de détaler, les grincements de violon des souris et l’impressionnant silence du Limier, ombre en mouvement qui bondissait comme un phalène dans la lumière crue, trouvait sa victime, l’immobilisait, plongeait son aiguillon et regagnait sa niche pour y mourir comme sous l’action d’un commutateur.
