— Mais de quoi parlez-vous donc ? » Elle répondit par un éclat de rire. « Bonsoir ! » Elle s’engagea dans l’allée. Puis elle parut se souvenir de quelque chose, revint sur ses pas et posa sur lui un regard plein d’étonnement et de curiosité. « Est-ce que vous êtes heureux ? fit-elle.

— Est-ce que je suis quoi ? » s’écria-t-il.

Mais elle était déjà repartie — courant dans le clair de lune. Sa porte d’entrée se referma doucement.

« Heureux ! Elle est bien bonne, celle-là. » Il cessa de rire.

Il introduisit sa main dans le gant identificateur de sa porte d’entrée et lui laissa reconnaître son contact. La porte coulissa.

Bien sûr que je suis heureux. Qu’est-ce qu’elle s’imagine ? Que je ne le suis pas ? demanda-t-il aux pièces silencieuses. Il s’arrêta pour lever les yeux vers la grille du climatiseur dans le couloir et se rappela soudain que quelque chose était caché derrière cette grille, quelque chose qui, en cet instant, semblait l’observer. Il s’empressa de détourner les yeux. Étrange rencontre par une nuit étrange. Il ne se souvenait de rien de semblable, à l’exception d’un aprèsmidi, il y avait de cela un an, où il avait rencontré dans le parc un vieil homme avec qui il avait parlé...

Montag secoua la tête. Son regard se posa sur un mur vide. Le visage de la jeune fille était là, d’une remarquable beauté dans son souvenir ; stupéfiant, en fait. Un visage menu, pareil au cadran d’une petite horloge que l’on distingue à peine dans le noir quand on se réveille au milieu de la nuit pour voir l’heure ; l’horloge vous communique l’heure, la minute, la seconde, dans le pâle silence de son halo, sachant parfaitement ce qu’elle a à dire de la nuit qui court vers d’autres ténèbres mais aussi vers un nouveau soleil.

« Quoi ? » demanda Montag à son autre moi, à cet imbécile subliminal qui se mettait parfois à radoter, échappant à la volonté, à l’habitude et à la conscience.



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