— Hé ! Victor !…

Chabot interpellait familièrement legarçon qui passait.

— Tu connais le type qui vientd’arriver ?

— Non ! Mais il a commandédu champagne…

Et Victor, s’accompagnant d’uneœillade :

— Adèle s’occupe de lui !

Il s’éloigna avec son plateau. Lamusique se tut un instant, pour reprendre sur un rythme de boston. Le patron, àla table du client sérieux, débouchait lui-même la bouteille de champagne dontil cravatait le col d’une serviette.

— Tu crois qu’on fermeratard ? questionna Chabot dans un souffle.

— Deux heures… deux heures etdemie… comme toujours !…

— On reprend quelquechose ?

Ils étaient nerveux. Le plus jeunesurtout, qui regardait chacun tour à tour avec des prunelles trop fixes.

— Combien peut-il avoir ?

Mais Delfosse haussa les épaules,trancha avec impatience :

— Tais-toi donc !

Ils voyaient Adèle, presque en faced’eux, assise à la table du client inconnu qui avait commandé du champagne.C’était un homme d’une quarantaine d’années, aux cheveux noirs, à la peau mate,un Roumain, un Turc ou quelque chose d’approchant. Il portait une chemise desoie rose. Sa cravate était plantée d’un gros brillant.

Il ne s’inquiétait guère de ladanseuse qui lui parlait en riant et en se penchant sur son épaule. Quand ellelui demanda une cigarette, il lui tendit un étui en or et continua à regarderdevant lui.

Delfosse et Chabot ne parlaientplus. Ils feignaient de considérer l’étranger avec dédain. Et pourtant ilsadmiraient, intensément ! Ils ne perdaient pas un détail. Ils étudiaientla façon dont la cravate était nouée, la coupe du complet et jusqu’aux gestesdu buveur de champagne.

Chabot portait un costume deconfection, des chaussures qui avaient été deux fois ressemelées. Les vêtementsde son ami, d’un meilleur tissu, n’allaient pas. Il est vrai que Delfosse avaitdes épaules étroites, une poitrine creuse, une silhouette indécise d’adolescenttrop poussé.



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