
Et Maigret, posant sa pipe tropchaude sur la table, se leva, regarda le prisonnier des pieds à la tête, avecune mauvaise humeur non exempte d’admiration.
Dix-sept heures d’interrogatoireserré ! Auparavant, on avait retiré à l’homme les lacets de seschaussures, son faux col, sa cravate, et l’on avait vidé ses poches.
Pendant les quatre premières heures,on l’avait laissé debout au milieu du bureau, et les questions tombaient aussidru que des balles de mitrailleuse.
— Tu as soif ?…
Maigret en était à son quatrièmedemi et le prisonnier avait esquissé un pâle sourire. Il avait bu avidement.
— Tu as faim ?…
On l’avait prié de s’asseoir, puisde se lever. Il était resté sept heures sans manger et on l’avait harceléensuite, tandis qu’il dévorait un sandwich.
Ils étaient deux à se relayer pourle questionner. Entre les séances, ils pouvaient sommeiller, s’étirer, échapperà la hantise de cet interrogatoire monotone.
Et c’étaient eux quiabandonnaient ! Maigret haussait les épaules, cherchait une pipe froidedans un tiroir, essuyait son front moite.
Peut-être ce qui l’impressionnait leplus n’était-ce pas la résistance physique et morale de l’homme, mais latroublante élégance, la distinction qu’il gardait jusqu’au bout.
Un homme du monde qui sort de lasalle de fouille sans cravate, qui passe ensuite une heure, tout nu, avec centmalfaiteurs, dans les locaux de l’Identité judiciaire, traîné de l’appareilphotographique aux chaises de mensuration, bousculé, en butte aux plaisanteriesdéprimantes de certains compagnons, garde rarement cette assurance qui, dans lavie privée, faisait partie de sa personnalité.
Et quand il a subi un interrogatoirede quelques heures, c’est miracle si quelque chose le distingue encore dupremier vagabond venu.
