
Carl Andersen n’avait pas changé.Malgré son complet fripé, il restait d’une élégance qu’ont rarement l’occasiond’apprécier les gens de la Police judiciaire, une élégance d’aristocrate, avecce rien de retenue, de raideur, cette pointe de morgue qui est surtoutl’apanage des milieux diplomatiques.
Il était plus grand que Maigret,large d’épaules, mais souple et mince, étroit des hanches. Son visage allongéétait pâle, les lèvres un peu décolorées.
Il portait un monocle noir àl’orbite gauche.
— Retirez-le, lui avait-oncommandé.
Il avait obéi, avec une ombre desourire. Il avait découvert un œil de verre, d’une désagréable fixité.
— Un accident ?…
— D’aviation, oui…
— Vous avez donc fait laguerre ?
— Je suis Danois. Je n’ai paseu à faire la guerre. Mais j’avais un avion de tourisme, là-bas…
Cet œil artificiel était si gênant,dans un visage jeune, aux traits réguliers, que Maigret avait grommelé :
— Pouvez remettre votre monocle…
Andersen ne s’était pas plaint uneseule fois, soit qu’on le laissât debout, soit qu’on oubliât de lui donner àboire ou à manger. De sa place, il pouvait apercevoir le mouvement de la rue,les tramways et les autobus franchissant le pont, un rayon de soleil rougeâtre,vers le soir, et maintenant l’animation d’un clair matin d’avril.
Il se tenait toujours aussi droit,sans pose, et le seul signe de fatigue était le cerne mince et profond quisoulignait son œil droit.
— Vous maintenez toutes vosdéclarations ?
— Je les maintiens.
— Vous vous rendez compte de cequ’elles ont d’invraisemblable ?
— Je m’en rends compte, mais jene puis mentir.
— Vous espérez être remis enliberté, faute de preuve formelle ?
— Je n’espère rien.
Un rien d’accent, plus accusé depuisqu’il était fatigué.
— Tenez-vous à ce que je relisele procès-verbal de votre interrogatoire avant de vous le faire signer ?
