Ce soir-là, il faisait lourd. Unefemme sommeillait à la caisse. Un jet de vapeur s’échappait du percolateur. Laporte de la cuisine était ouverte et l’on entendait les sifflements d’un appareilde TSF qu’un gamin manipulait.

C’était familial, et pourtant ilsuffisait de quelques détails pour épaissir l’atmosphère d’une touche troubled’aventure et de mystère.

Les uniformes des deux pays, parexemple ! Ce mélange d’affiches pour les sports d’hiver allemands et pourla Foire commerciale d’Utrecht…

Une silhouette, dans un coin :un homme d’une trentaine d’années, aux vêtements usés jusqu’à la trame, auvisage décoloré, mal rasé, coiffé d’un chapeau souple, d’un grisindéfinissable, qui avait peut-être traîné dans toute l’Europe.

Il était arrivé par le train deHollande. Il avait montré un billet pour Brème et l’employé lui avait expliquéen allemand qu’il avait choisi la ligne la moins directe, où il n’existe pas derapides.

L’homme avait fait signe qu’il necomprenait pas. Il avait commandé du café, en français, et tout le mondel’avait observé avec curiosité.

Il avait les yeux fiévreux, tropenfoncés dans les orbites. Il fumait en tenant sa cigarette collée à la lèvreinférieure, et ce simple détail suffisait à exprimer de la lassitude ou dudédain.

A ses pieds, une petite valise, enfibre, comme on en vend dans tous les bazars. Elle était neuve.

Quand il fut servi, il tira de sapoche une poignée de monnaie où il y avait des jetons français, belges et depetites piécettes hollandaises en argent.

La serveuse dut choisir elle-mêmeles pièces qu’il lui fallait.

On remarquait moins un voyageur quis’était assis à la table voisine, grand et lourd, large d’épaules. Il portaitun épais pardessus noir à col de velours et son nœud de cravate était monté surun appareil en celluloïd.

Le premier, crispé, ne cessaitd’observer les employés à travers la porte vitrée, comme s’il craignait derater le train.



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