Sur les bords du Rhin, depuis le 3 septembre 1939, on meurt plus de froid et de maladie, d’accident, que d’un éclat d’obus ou d’une balle.

On somnole dans les postes de guet. On ne tire pas sur l’ennemi afin de ne pas susciter sa riposte.

Charles de Gaulle brise cette quiétude, ce refus d’analyser la pensée de l’ennemi.

« J’ai lu Mein Kampf », dit de Gaulle à un groupe de parlementaires anglais venus visiter le camp d’entraînement de Blamont où de Gaulle forme les équipages des chars.

« Messieurs, nous avons perdu la guerre, continue-t-il d’une voix forte. Il s’agit maintenant d’en gagner une seconde. »

Il dévisage ces honorables membres de la Chambre des communes qui piétinent dans la boue et s’étonnent, se scandalisent de ses propos.

« Les chars allemands ne passeront pas la Manche, reprend de Gaulle. Les Américains et les Russes entreront dans le conflit. Le pacte germano-soviétique n’a qu’une durée provisoire. »

Quelques jours plus tard, alors qu’il est invité à dîner rue de Rivoli, dans les appartements du ministre des Finances, Paul Reynaud, de Gaulle récidive en répondant à Léon Blum, ancien président du Conseil socialiste, autre convive de Reynaud, qui l’interroge sur l’avenir :

« Mon pronostic ? Le problème est de savoir si au printemps les Allemands attaqueront vers l’ouest pour prendre Paris ou vers l’est pour atteindre Moscou ! »

À la fin de la soirée, raccompagnant Blum chez lui, de Gaulle confie ses craintes d’une voix sourde.

« Je joue mon rôle dans une atroce mystification, dit-il. Les quelques douzaines de chars légers qui sont rattachés à mon commandement sont une poussière. Je crains que l’enseignement de la Pologne pourtant si clair n’ait été récusé de parti pris. On ne veut pas que ce qui a été réussi là-bas soit exécutable ici. Croyez-moi, tout reste à faire chez nous. Si nous ne réagissons pas à temps, nous perdrons misérablement cette guerre. Nous la perdrons par notre faute. Si vous êtes en mesure d’agir de concert avec Paul Reynaud, faites-le, je vous en conjure ! »

De Gaulle ne renonce pas à convaincre.



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