– Ce sont les enfants, dit Mme Parsons, en jetant un regard à moitié craintif vers la porte. Ils ne sont pas sortis aujourd’hui et, naturellement…


Elle avait l’habitude de s’arrêter au milieu de ses phrases. L’évier de la cuisine était rempli, presque jusqu’au bord, d’une eau verdâtre et sale qui sentait plus que jamais le chou. Winston s’agenouilla et examina le joint du tuyau. Il détestait se servir de ses mains, il détestait se baisser, ce qui pouvait le faire tousser. Mme Parsons regardait, impuissante.


– Naturellement, dit-elle, si Tom était là, il aurait réparé cela tout de suite. Il aime ce genre de travaux. Il est tellement adroit de ses mains, Tom.


Parsons était un collègue de Winston au ministère de la Vérité. C ’était un homme grassouillet mais actif, d’une stupidité paralysante, un monceau d’enthousiasmes imbéciles, un de ces esclaves dévots qui ne mettent rien en question et sur qui, plus que sur la Police de la Pensée, reposait la stabilité du Parti. À trente-cinq ans, il venait, contre sa volonté, d’être évincé de la Ligue de la Jeunesse et avant d’obtenir le grade qui lui avait ouvert l’accès de cette ligue, il s’était arrangé pour passer parmi les Espions une année de plus que le voulait l’âge réglementaire. Au ministère, il occupait un poste subalterne où l’intelligence n’était pas nécessaire, mais il était, par ailleurs, une figure directrice du Comité des Sports et de tous les autres comités organisateurs de randonnées en commun, de manifestations spontanées, de campagnes pour l’économie et, généralement, d’activités volontaires. Il pouvait, entre deux bouffées de sa pipe, vous faire savoir avec une fierté tranquille que, pendant ces quatre dernières années, il s’était montré chaque soir au Centre communautaire. Une accablante odeur de sueur, inconscient témoignage de l’ardeur qu’il déployait, le suivait partout et, même, demeurait derrière lui alors qu’il était parti.



22 из 336