Pierre Bordage

Abzalon

PRÉAMBULE

Je me suis longtemps interrogé sur l’opportunité de relater l’histoire des maudits d’Ester. Je me propose en l’occurrence de tenir le rôle de chroniqueur, ou d’historien, et la mémoire est un matériau malléable, volatil, dangereux, dont se servent trop souvent les conquérants et les fanatiques pour enfermer les populations dans des prisons ou dans des dogmes – je suis des mieux placés pour en parler, étant moi-même issu de l’Église monclale, l’une des religions les plus manipulatrices et meurtrières qu’aient connues Ester et ses deux satellites. Aujourd’hui je franchis le pas, estimant que les chances sont minces, pour ne pas dire inexistantes, que mes écrits soient un jour portés à la connaissance d’éventuels lecteurs. Au cours de ces dernières années, tant de sensations, tant d’émotions se sont accumulées dans mon cerveau et mon corps que je ressens le besoin pressant de me purger et que, comme je n’ai plus de larmes ni de sang à verser, l’encre est le seul liquide qui puisse encore s’écouler de mes plaies. Le mode écrit, tombé en désuétude depuis bien longtemps mais cultivé avec ferveur par l’Église monclale, ne me servira pas seulement d’exutoire. Il offre un double avantage sur les modes parlé et pensé en vogue sur Ester : il permet d’une part d’avoir des événements une vision pénétrante, ralentie par le geste, filtrée par ces tamis très fins que sont la mémoire cellulaire et le subconscient, il établit d’autre part une relation directe de soi à soi sans interférences parasites, en autoréférence, dans un état silencieux qui n’est pas sans évoquer la description des extases mystiques des Kroptes. En bons moncles, mon coreligionnaire et moi-même ne nous sommes pas embarqués pour ce long périple sans de solides réserves de plumes, de papier et d’encre. L’Église n’a jamais eu confiance dans les systèmes usuels de transmissions télémentale ou téléorale mis au point par les techniciens estériens.



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