
La voix ou les pensées, même protégées par des codes de reconnaissance complexes, n’offrent aucune garantie d’inviolabilité. La preuve en est que le gouvernement d’Ester a gagné la bataille décisive contre les insurgés de Xion, le plus petit des deux satellites de la planète, grâce à l’interception d’une communication télémentale entre deux généraux des armées rebelles. Certes, un texte couché sur le papier peut être également dérobé, déchiffré, interprété, mais il n’en reste pas moins vrai qu’au moment de sa rédaction l’auteur garde la maîtrise totale de ses actes et de ses pensées. À lui ensuite de prendre ses précautions, de faire en sorte que ses mots, comme des flèches, atteignent le cœur de sa cible. Ainsi, pendant des siècles, le réseau des messagers monclal a transporté des millions et des millions de missives dont pas une ne fut interceptée, hormis, bien entendu, celles qui relevaient de la sécurité de l’Église. Les interminables exercices d’écriture dans les salles glaciales des temples s’apparentaient à des séances de torture, mais je reconnais aujourd’hui qu’ils m’ont appris à dépouiller mon esprit, qu’ils m’ont permis de garder avec les événements cette distance qui m’a évité à maintes reprises de sombrer dans la folie.
Je me suis installé à la table minuscule de ma cabine, j’ai ouvert mon nécessaire d’écriture avec une solennité enfantine, les odeurs d’encre et de papier ont ravivé une foule de souvenirs, mais, bien que séparé de mon monde natal par des milliards de kilomètres, je ne me suis pas attendri pour autant sur un passé que j’ai un temps rejeté avec une violence effrayante. Je n’ai pas la nostalgie des jours malheureux.
J’ai renoncé depuis peu à boire l’eau de l’immortalité, une eau de source aux vertus miraculeuses réservée au seul usage du clergé monclal et qui prolonge l’espérance de vie de deux ou trois cents ans. Je sens à présent la mort rôder autour de moi, s’immiscer dans les menues douleurs de mes os, dans mes insomnies, dans mes troubles digestifs, dans mes arythmies cardiaques, dans mon amaigrissement, dans mes dents déchaussées.