Deux ans d'exil volontaire s'étant écoulés, je crus pouvoir me rapprocher de mes biens, je partis pour le Languedoc; mais que trouvai-je, hélas! Des maisons démolies; des droits usurpés; des terres incultes; des fermes sans régisseurs, et par-tout du désordre, de la misère et du délabrement. Deux mille écus de rente, furent tout ce qu'il me fut possible de recueillir des quatre fonds qui valaient jadis plus de cinquante mille livres annuels. Il fallut bien se contenter, et hasarder de reparaître enfin. Je l'ai fait sans aucun risque, et il devient chaque jour plus que probable; que je ne serai jamais poursuivi pour ce duel. Mais cette catastrophe affreuse n'en sera pas moins toute ma vie gravée en traits de sang dans mon coeur. Mon emploi n'en est pas moins donné, mes biens n'en sont pas moins dévastés… tous mes amis n'en sont pas moins perdus… Malheureux que je suis! est-ce donc après tant de revers que j'ose prétendre à la divinité que j'adore?… Aline, oubliez-moi… abandonnez-moi… méprisez-moi… ne voyez plus dans votre amant, qu'un téméraire indigne des voeux qu'il ose former. Mais si vous me tendez une main secourable, si vous accordez quelque retour au sentiment dont je brûle pour vous, ne jugez pas mon coeur sur les travers de ma jeunesse; et ne redoutez pas l'inconstance où vous avez allumé les feux de l'amour. Il est aussi impossible de cesser de vous aimer, qu'il l'est de se défendre de vous; mon âme uniquement modifiée par les impressions de vos traits ne peut plus se soustraire à leur empire, et l'on m'arracherait plutôt mille fois la vie qu'on ne détruirait mon amour. J'attends mon arrêt et mon pardon. Aline, Aline, j'attends tout de votre pitié.

LETTRE SIXIÈME.

Aline à Valcour.

Ce 15 Juin.

O mon ami! combien vos aveux me touchent! Que votre constance m'est chère!… Moi, vous abandonner… vous délaisser, cruel!… Ah! plus vous avez été malheureux, plus mon âme se livre au plaisir de vous aimer! C'est moi, mon ami, c'est moi que le ciel choisit pour adoucir vos maux; c'est par ma main qu'ils seront tous calmés… Ah! Valcour! combien vous me devenez cher depuis que je connais votre infortune… Ce n'est pas que vous n'ayez quelques torts… mais vous les sentez trop vivement, pour que je doive vous les reprocher.



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