«Qu’y a-t-il, mon amie?


– Il y a que j’attends, que je suis à la torture depuis deux heures; mais non, je ne veux pas te chercher querelle. Si tu n’es pas venu, c’est que tu as eu quelque empêchement sérieux! Non, je ne te gronderai plus.»


Elle lui posa ses deux mains sur les épaules, et le regarda longtemps de ses yeux profonds et tendres, quoique scrutateurs. Elle le regardait pour tout le temps où elle ne l’avait pas vu, comparant, comme toujours, l’impression du moment aux souvenirs qu’il lui avait laissés, et, comme toujours, sentant que l’imagination l’emportait sur la réalité.

III

«Tu l’as rencontré? demanda-t-elle quand ils furent assis sous la lampe près de la table du salon. C’est ta punition pour être venu si tard.


– Comment cela s’est-il fait? Ne devait-il pas aller au conseil?


– Il y a été, mais il en est revenu pour repartir je ne sais où. Ce n’est rien, n’en parlons plus; dis-moi où tu as été, toujours avec le prince?»


(Elle connaissait les moindres détails de sa vie.)


Il voulut répondre que, n’ayant pas dormi de la nuit, il s’était laissé surprendre par le sommeil, mais la vue de ce visage ému et heureux lui rendit cet aveu pénible, et il s’excusa sur l’obligation de présenter son rapport après le départ du prince.


«C’est fini maintenant? Il est parti?


– Oui, Dieu merci; tu ne saurais croire combien cette semaine m’a paru insupportable.


– Pourquoi? N’avez-vous pas mené la vie qui vous est habituelle, à vous autres jeunes gens? dit-elle en fronçant le sourcil, et prenant, sans regarder Wronsky, un ouvrage au crochet qui se trouvait sur la table.


– J’ai renoncé à cette vie depuis longtemps, répondit-il, cherchant à deviner la cause de la transformation subite de ce beau visage. Je t’avoue, ajouta-t-il en souriant et découvrant ses dents blanches, qu’il m’a été souverainement déplaisant de revoir cette existence, comme dans un miroir.»



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