Elle lui jeta un coup d’œil peu bienveillant et garda son ouvrage en main, sans y travailler.


«Lise est venue me voir ce matin;… elles viennent encore chez moi, malgré la comtesse Lydie,… et m’a raconté vos nuits athéniennes. Quelle horreur!


– Je voulais dire…


– Que vous êtes odieux, vous autres hommes! Comment pouvez-vous supposer qu’une femme oublie? – dit-elle, s’animant de plus en plus, et dévoilant ainsi, la cause de son irritation, – et surtout une femme qui, comme moi, ne peut connaître de ta vie que ce que tu veux bien lui en dire? Et puis-je savoir si c’est la vérité?


– Anna! ne me crois-tu donc plus? T’ai-je jamais rien caché?


– Tu as raison; mais si tu savais combien je souffre! dit-elle, cherchant à chasser ses craintes jalouses. Je te crois, je te crois; qu’avais-tu voulu me dire?»


Il ne put se le rappeler. Les accès de jalousie d’Anna devenaient fréquents, et quoi qu’il fît pour le dissimuler, ces scènes, preuves d’amour pourtant, le refroidissaient pour elle. Combien de fois ne s’était-il pas répété que le bonheur n’existait pour lui que dans cet amour; et maintenant qu’il se sentait passionnément aimé, comme peut l’être un homme auquel une femme a tout sacrifié, le bonheur semblait plus loin de lui qu’en quittant Moscou.


«Eh bien, dis ce que tu avais à me dire sur le prince, reprit Anna; j’ai chassé le démon (ils appelaient ainsi, entre eux, ses accès de jalousie); tu avais commencé à me raconter quelque chose: En quoi son séjour t’a-t-il été désagréable?


– Il a été insupportable, répondit Wronsky, cherchant à retrouver le fil de sa pensée. Le prince ne gagne pas à être vu de près. Je ne saurais le comparer qu’à un de ces animaux bien nourris qui reçoivent des prix aux expositions, ajouta-t-il d’un air contrarié qui parut intéresser Anna.



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