Il se crispe.

— C’est trop bête, je l’avais sur la langue. Un pays d’Afrique… Ou d’Europe… Enfin, bref, vous voyez ?

— Et donc, au cours de cette conférence de presse ?

— Des journalistes étrangers me posaient des questions par le canal d’un interprète. Notez que je parle toutes les langues usuelles, mais je fais semblant de n’en comprendre aucune afin de contraindre mes interlocuteurs à s’exprimer en français. Moi, la mano dans la mano, très peu, ce n’est pas mon genre. Je me livrais donc à ces assauts routiniers, car ce sont toujours les mêmes questions qui me sont posées et seules mes réponses diffèrent selon les circonstances. J’étais donc à pied d’œuvre lorsque, brusquement, j’ai senti mes idées se brouiller et mon entendement s’obscurcir. Je suis formel, San-Antonio, cela ressemblait à une espèce d’anesthésie.

La force de cet homme, c’est qu’il possède au plus haut point l’art de se faire croire. Un individu capable de transmettre des certitudes, voire de les imposer, est immanquablement promis aux plus hautes destinées.

Devant la force de son affirmation, je fis ce qu’avaient fait avant moi cinquante millions virgule quelque chose de Français : je pris ses paroles au pied de la lettre. « Bon, me dis-je, il doit avoir raison : on le neutralise de façon occulte. » Aussitôt me vint une immense indignation devant pareil forfait, car il est monstrueux de s’attaquer à la vie mentale d’un individu, plus encore qu’à sa vie organique. Et à tout prendre, qu’on eût zingué la mère Gandhi par exemple me parut plus propre que ces torves manœuvres destinées à diminuer l’un des hommes les plus brillants de ces vingt derniers siècles.

Le mouvement souple de la voiture pilotée par un virtuose éveillait en moi des nausées inopportunes. Je n’aurais voulu, en aucun cas, gerber dans la belle limousine élyséenne, ça ne se fait pas. Je me suis laissé dire que Raspoutine avait dégueulé dans le carrosse de Nicolas II, un lendemain de biture, et je conçois la gêne que dut éprouver ce bon moine.



11 из 165