Félicie glisse jusqu’à moi, de ce pas de patineur qu’elle adopte lorsque je suis malade.

Je lui souris.

— Comment te sens-tu, Antoine ?

— Pas exactement comme le jour où j’ai été médaillé olympique du décathlon, m’man ; mais enfin j’ai franchi la ligne de partage des eaux !

Je m’efforce de gouailler pour la rassurer. Mes silences l’alarment toujours, Féloche. Contre toute attente, elle garde un visage crispé.

— Tu n’es pas en état de recevoir quelqu’un ?

Drôle de question. J’éprouve un intense sentiment de rejet.

— Je me sens pas très mondain ; de qui s’agit-il ?

Elle chuchote avec des lèvres guindées :

— Le Président.

M’man, pour tout te dire, elle vote plutôt à droite. Son créneau politique ce serait M. Chaban-Delmas dont elle déplore l’effacement et espère le retour. Quand on la pousse un peu, elle dit que M. Chirac l’a assassiné pour faire élire un homme qu’il devait assassiner à son tour par la suite. Elle le trouve shakespearien, le grand Chiraco, naufrageur par vocation. Elle prétend que c’est négatif une attitude pareille, et que le jeu patouilleur de la politique est une bien triste chose. Le présent locataire de l’Elysée, franchement, c’est pas son style, m’man. Toutefois elle respecte sa fonction. Elle pense qu’il a eu beau se faire limer les chailles, elles continuent de lui jaillir des babines.

Messagère de la République française, une et infiniment divisible, elle attend ma réponse. Faut-il que je sois mal en point pour ne pas avoir compris qu’il s’agissait de Sa Majesté l’Empereur Nez-Rond. Aucune autre personne en ce monde ne saurait motiver sa démarche.

— Dis-lui de monter !

Elle approuve mon courage d’un battement de cils. Allons, son garçon est digne de sa race. Il répond « Présent » quand la patrie le turlute.

Elle s’éclipse, laissant la porte ouverte. Ma pomme, je fais un effort pour me mettre sur mon séant ; me requinquer un chouïe, pas faire trop déjeté.



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