
Il porte également une épée qu’on lui a offerte dans des circonstances mystérieuses. Très mystérieuses. Certaines particularités inattendues de cette arme ont par conséquent de quoi étonner. Elle n’est pas magique. Elle n’a pas de nom. Quand on la manie, on n’éprouve aucun sentiment de puissance, on ne récolte que des ampoules ; on pourrait croire qu’elle a beaucoup servi et n’est plus rien d’autre qu’une quintessence d’épée, un morceau de métal allongé aux bords affilés. Et aucune destinée n’est gravée sur sa lame.
Elle est quasiment unique, en fait.
* * *
Le tonnerre roula.
Les caniveaux de la cité gargouillaient doucement tandis que les parcouraient les détritus de la nuit, au prix, dans certains cas, d’une faible protestation.
En se heurtant à la forme étendue du capitaine Vimaire, l’eau se sépara en deux courants pour le contourner. Vimaire ouvrit les yeux. Il profita d’un bref instant de vide intérieur et de paix avant que la mémoire lui revienne comme un coup de pelle.
Le Guet avait passé une sale journée. D’abord, il y avait eu l’enterrement d’Herbert Trousse. Pauvre vieux Trousse. Il avait enfreint une des règles fondamentales du Guet. Pas le genre de règle qu’un gars comme Trousse pouvait enfreindre deux fois. Alors on avait descendu son cercueil dans la terre détrempée ; la pluie tambourinait sur le couvercle, et personne n’était venu le pleurer en dehors des trois membres survivants du Guet de nuit, l’escouade d’hommes la plus méprisée de toute la ville. Le sergent Côlon avait fondu en larmes. Pauvre vieux Trousse.
Pauvre vieux Vimaire, songea Vimaire.
Pauvre vieux Vimaire étendu dans le ruisseau. Mais c’est de là qu’il sortait. Pauvre vieux Vimaire dans l’eau dont les remous lui passaient sous le plastron. Pauvre vieux Vimaire qui regardait défiler les autres déchets du caniveau. Parlez d’une vue, même le pauvre vieux Trousse s’en paye une meilleure que moi en ce moment, c’est sûr, songea-t-il.
