
’yons voir… Il était parti après l’enterrement et il avait bu, jusqu’à être soûl. Non, pas soûl, un autre mot, ça commençait par « en ». Encoreplussoûl, voilà. Parce que le monde se brouillait et se faussait, comme dans du verre déformé, et il ne redevenait net que si on le regardait à travers le cul d’une bouteille.
Autre chose maintenant, c’est quoi, déjà ?
Ah, oui. La nuit. L’heure de prendre le service. Sauf pour Trousse. Va falloir trouver un nouveau gars. Y en avait un nouveau qu’arrivait, de toute façon, non ? Un crétin de péquenaud. Écrit une lettre. Un péquin de crétenaud…
Vimaire n’y pensa plus et retomba en arrière. L’eau continua de tourbillonner dans le caniveau.
Au-dessus, les lettres lumineuses grésillaient et tremblotaient sous la pluie.
* * *
Ce n’était pas seulement l’air pur de la montagne qui avait donné à Carotte son physique de colosse. Le fait d’avoir été élevé dans une mine d’or dirigée par des nains et d’avoir travaillé douze heures par jour à remonter des chariots à la surface y était sûrement aussi pour quelque chose.
Il marchait voûté. Ça aussi, il le devait au fait d’avoir été élevé dans une mine d’or dirigée par des nains qui estimaient qu’un mètre cinquante était une bonne hauteur de plafond.
Il avait toujours su qu’il était différent. Il avait davantage de bleus, pour commencer. Puis, un jour, son père était arrivé devant lui, ou plutôt lui était arrivé à la ceinture, pour lui apprendre qu’en réalité il n’était pas un nain comme il l’avait toujours cru.
C’est affreux, à près de seize ans, d’appartenir à la mauvaise espèce.
« On hésitait à te l’apprendre plus tôt, fils, avait expliqué son père. On se disait que ça te passerait en grandissant, t’vois.
