
« Attends, fit Carotte, son front d’honnête garçon plissé par l’effort de calcul. Tu es un nain, d’accord ? Et m’man est une naine. Alors je devrais être un nain, moi aussi. C’est la nature. »
Le nain soupira. Il avait espéré aborder la question en douceur, sur plusieurs mois peut-être, lui annoncer la nouvelle avec plus ou moins de ménagement, mais il ne lui restait plus assez de temps.
« Assieds-toi, mon gars », demanda-t-il. Carotte s’assit.
« En fait, dit-il piteusement une fois la grande figure franche de son fils un peu plus près de la sienne, on t’a trouvé un jour dans les bois. Tu marchais à peine et tu errais au bord d’une des pistes… hum. » Le rivet desserré couina. Le nain se jeta à l’eau.
« En fait, tu vois… il y avait des chariots. En feu, quoi. Et des morts. Hum… oui. Très, très morts. À cause de bandits. C’était un sale hiver, cet hiver-là, il en venait de toutes sortes dans les collines… Alors on t’a ramené, évidemment, et après… ben… c’était un long hiver, je t’ai dit, et ta m’man, elle s’est habituée à toi et… ben… on n’a jamais eu l’occasion de demander à Vernessi de se renseigner. Voilà le fin mot de l’histoire. »
Carotte prit la nouvelle plutôt calmement, surtout parce qu’il n’y comprenait quasiment rien. D’ailleurs, pour ce qu’il en savait, être trouvé en train de trottiner dans les bois, c’était la méthode normale d’accouchement. On considère qu’un nain n’est pas en âge de se faire expliquer le processus technique tant qu’il
« D’accord, p’pa, fit-il avant de se pencher jusqu’au niveau de l’oreille de son père. Mais tu sais, je… Tu connais Gougnotte Claqueroche ? Elle est drôlement belle, p’pa, elle a la barbe douce comme… euh… comme quelque chose de très doux… On s’entend bien, et…
— Oui, dit le nain avec froideur. Je sais. Son père m’en a touché un mot. » Et aussi sa mère à la tienne, ajouta-t-il à part lui ; et après, ta mère m’en a touché un mot à son tour. Ou plutôt on a eu des mots.
